Julien Clerc, une voix en liberté
Une voix haut perchée, un vibrato reconnaissable entre mille, et cette façon de transformer chaque mélodie en caresse. Depuis la fin des années 1960, Julien Clerc traverse la chanson française avec une grâce singulière, celle d'un compositeur habité par ses mélodies autant que par les mots de ceux qui écrivent pour lui. De La Cavalerie à son vingt-huitième album Une vie paru en mai 2025, le chanteur né Paul-Alain Leclerc n'a cessé de réinventer son répertoire sans jamais trahir ce qui fait sa marque : l'élégance mélodique, la sensibilité à fleur de peau, et un goût sûr pour les paroliers d'exception. Plus de cinquante ans de carrière, des dizaines de tubes gravés dans la mémoire collective, et une présence scénique intacte. Julien Clerc est l'une de ces voix qui racontent, à elles seules, un demi-siècle de musique populaire française.
Les origines de Julien Clerc : entre classique et chanson
Paul-Alain Auguste Leclerc naît le 4 octobre 1947 dans le 19e arrondissement de Paris. Son père, Paul Leclerc, est haut fonctionnaire à l'Unesco ; sa mère, Évelyne Merlot, descend d'une famille guadeloupéenne — un héritage antillais que le chanteur revendiquera publiquement des décennies plus tard, affirmant se sentir profondément lié aux Antilles. Ses parents divorcent alors qu'il est encore enfant. Son père obtient la garde et se remarie avec Ghislaine Téry, claveciniste, qui joue un rôle déterminant : elle met le garçon au piano classique dès l'âge de six ans et l'emmène régulièrement au théâtre des Champs-Élysées découvrir les concerts pédagogiques des Musigrains. Côté maternel, c'est l'univers de Georges Brassens et d'Édith Piaf qui berce ses oreilles. À treize ans, le jeune Paul-Alain commence à reproduire au piano, à l'oreille, tout ce qu'il capte à la radio. La double culture — rigueur classique d'un côté, chanson populaire de l'autre — forge un musicien à part, capable de bâtir des mélodies sophistiquées sur des structures accessibles.
Après le baccalauréat obtenu en 1965 au lycée Lakanal de Sceaux, il tente Sciences-Po, s'inscrit en droit, bifurque vers l'anglais à la Sorbonne. Les études passent vite au second plan. C'est dans un bistrot d'étudiants, L'Écritoire, qu'une rencontre change tout : celle d'Étienne Roda-Gil, poète d'origine espagnole à l'écriture hermétique et flamboyante. La légende raconte que le futur Julien Clerc aurait lancé à la cantonade : « Qui veut m'écrire une chanson ? ». Roda-Gil lève la main. Le tandem est né.
Les débuts fulgurants de Julien Clerc
Grâce à une relation familiale — sa cousine Jacqueline Socquet-Clerc, dont le frère est directeur artistique chez Pathé-Marconi —, Paul-Alain Leclerc signe sur le label et sort le 5 janvier 1968 son premier 45 tours, La Cavalerie, sous le nom de scène Julien Clerc. La chanson, portée par des paroles de Roda-Gil qui parlent d'« abolir l'ennui », tourne en boucle sur les ondes et résonne avec la jeunesse de cette année charnière. Le succès est immédiat. À l'automne 1968, il part en tournée avec Adamo. En mars 1969, il monte pour la première fois sur la scène de l'Olympia en première partie de Gilbert Bécaud. Le public est conquis.
C'est justement dans sa loge de l'Olympia que le destin frappe une seconde fois. Bertrand Castelli et la productrice Annie Fargue, détenteurs des droits de la comédie musicale Hair pour la France, lui proposent le rôle principal de Claude Bukowski. Julien Clerc hésite — la nudité sur scène le gêne —, refuse d'abord, puis se laisse convaincre après avoir vu le spectacle à Londres. Le 30 mai 1969, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, la version française de Hair fait l'événement. Pendant neuf mois, Clerc incarne le héros hippie et grave dans les mémoires Laissons entrer le soleil, adaptation française de Let the Sunshine In. Le spectacle, salué par le New York Times comme la version la plus réussie au monde, propulse le jeune chanteur au rang de star. C'est aussi dans l'aventure Hair qu'il croise France Gall, qui partage sa vie jusqu'en 1974 — leur séparation inspirera le poignant Souffrir par toi n'est pas souffrir.
Julien Clerc et Roda-Gil : la décennie dorée
Les années 1970 sont celles de la pleine collaboration avec Étienne Roda-Gil. Entre 1971 et 1976, cinq albums sortent coup sur coup — Niagara, Liberté, Égalité, Fraternité… ou la Mort, Julien, Terre de France, N° 7 — et alignent les succès : Ce n'est rien, Si on chantait, This Melody, Elle voulait qu'on l'appelle Venise. L'écriture de Roda-Gil — mélange de nostalgie, de lyrisme et d'un hermétisme teinté de militantisme — s'épouse parfaitement avec les mélodies lumineuses de Clerc et cette voix haute, vibrante, qui ne ressemble à aucune autre. Le duo fonctionne comme un organisme : l'un ne va pas sans l'autre. En 1971, Julien Clerc crée avec son agent Bertrand de Labbey les éditions Sidonie, qui lui assurent une indépendance artistique précieuse.
Mais à partir de 1976, Clerc ressent le besoin de renouveler ses sources d'inspiration. L'album À mon âge et à l'heure qu'il est accueille de nouvelles plumes : Jean-Loup Dabadie et Maxime Le Forestier. La séparation est douloureuse pour Roda-Gil. En 1978, l'album Jaloux marque un tournant commercial avec 400 000 exemplaires vendus, porté par le tube Ma préférence, signé Dabadie. Ce titre devient l'un des plus célèbres de tout le répertoire de Julien Clerc — une déclaration d'amour à la fois simple et absolue qui traverse les décennies sans prendre une ride.
Julien Clerc dans les années 1980 : métamorphose pop
Le virage est radical. En 1982, Julien Clerc coupe sa célèbre chevelure brune et bouclée, quitte Pathé-Marconi pour le jeune label Virgin, et s'entoure du parolier québécois Luc Plamondon. Le résultat : Femmes, je vous aime, tube instantané tiré de l'album Femmes, Indiscrétion, Blasphème. Puis tout s'enchaîne. Cœur de rocker colle à l'air du temps. La Fille aux bas nylons explose grâce à un clip qui capture l'esprit des eighties. Mélissa achève la transformation : Julien Clerc n'est plus seulement un auteur-compositeur respecté, il devient une star populaire omniprésente à la télévision. L'homme engagé n'a pas disparu pour autant : dès 1980, il interprète L'Assassin assassiné de Dabadie et se rend à Toulouse aux côtés de Robert Badinter pour soutenir l'abolition de la peine de mort.
Le succès a son revers. Les concerts se multiplient, la voix fatigue. Clerc reconnaîtra plus tard avoir abîmé ses cordes vocales durant cette période, avant de reprendre les choses en main en prenant des cours de chant. Une discipline qui lui permettra de préserver son instrument sur le long terme — un choix payant quand on regarde la suite de sa carrière.
Discographie de Julien Clerc : renouvellements et retrouvailles
Le début des années 1990 ouvre un nouveau chapitre. L'album Fais-moi une place, sorti en janvier 1990, renoue avec une chanson française plus intimiste grâce au titre éponyme, signé Françoise Hardy. Le succès est considérable — Julien Clerc remplit le Zénith de Paris. En 1992, Utile marque les retrouvailles avec Étienne Roda-Gil. Les deux hommes se sont manqués. Pour l'album Si j'étais elle en 2000, Clerc ouvre son répertoire à une nouvelle plume : Carla Bruni, qui signe la majorité des textes. L'opus contient le single à succès Quelques mots en ton nom.
En 2005, Double Enfance s'impose comme l'un de ses meilleurs albums de la période. Il comporte deux chansons posthumes de Roda-Gil, disparu peu avant, et un titre éponyme signé Maxime Le Forestier qui revient sur l'enfance fracturée du chanteur. L'album Où s'en vont les avions ?, sorti en 2008, réunit à nouveau Bruni et Le Forestier autour de Clerc, avec Benjamin Biolay à la production — une première collaboration entre les deux hommes qui se prolongera des années plus tard. En 2011, Fou, peut-être voit Julien Clerc échanger avec Charles Aznavour, Julien Doré et Alex Beaupain. Chaque album est l'occasion de tisser de nouveaux liens, de chercher la surprise — une curiosité qui ne s'émousse pas.
Julien Clerc aujourd'hui : le temps d'une vie
En 2019, Julien Clerc surprend en rejoignant le fauteuil de coach dans la saison 8 de The Voice sur TF1, aux côtés de Jenifer, Mika et Soprano. Son approche bienveillante et ses commentaires d'une grande finesse musicale séduisent téléspectateurs et candidats. L'expérience, unique dans sa carrière, confirme une chose : après cinquante ans de scène, l'enthousiasme reste intact.
Le 23 mai 2025, Julien Clerc publie Une vie, son vingt-huitième album studio, réalisé par Benjamin Biolay. L'opus rassemble les plumes de Serge Lama — une première collaboration entre les deux hommes —, Gaëtan Roussel, Carla Bruni, Didier Barbelivien et David McNeil. Parmi les onze titres, Saint-Nazaire rend hommage à son demi-frère, le journaliste Gérard Leclerc, disparu dans un accident d'avion en août 2023. Les Parvis, premier extrait, s'inspire du geste poignant du compagnon d'une enseignante tuée par un élève. Album de maturité, tendre et lucide, Une vie ne cherche pas à refaire les classiques — il les prolonge avec une sincérité désarmante.
Pour défendre ce disque, Julien Clerc sillonne la France en 2026 avec une tournée de concerts intimistes dans des théâtres et salles de taille moyenne, avant d'investir les Zéniths et les grandes salles en 2027. Le point d'orgue : un concert événement à l'Accor Arena de Paris le 9 octobre 2027, jour de ses 80 ans. Soixante ans après La Cavalerie, la voix a gagné en gravité ce qu'elle a conservé en clarté. Et la mélodie, toujours, mène le bal.
